Irgendwohin

Et pourquoi pas une brève par jour ?

Ce sera peut-être un peu décousu, car "Irgendwohin", c'est "n'importe ou" ; pas juste être n'importe où, mais ALLER n'importe où. Ça promet.

10:16 AM
May 14th, 2011

Brussels

[ci après, série de courtes notes allant ensemble]

Maison délabrée, crépis qui s’effrite, meubles rafistolés, bac de bières vides empilés dans un coin : aucun doute, tu te trouves dans un squat - bien qu’ils appellent ça “occupation” dans les tracts mal mis en page qu’ils distribuent quand l’occasion se présente. Ca rigole, ça fume, quelques ballons remplis d’helium se balladent au plafond. “Mais vous avez récupéré ça où ?” “C’était pour une manif. ” Logique. 

Au milieu du désordre ambulant, tu peux voir le roi des lieux, grande idole noire et bruyante : un piano. Tu t’étonnes de le voir ici, tu t’étonnes encore plus de l’entendre sonner à la perfection. Tôt dans la soirée, trois des gars - des bougnoules habillés en jogging - s’agenouillent devant lui pour jouer à six mains. C’est désordonné, assez laid, ça les occupe des heures.

10:14 AM
May 14th, 2011

Tu te marres avec les autres, serrés à 9 à l’arrière d’une camionette. Vous déchantez vite pourtant, quand le chauffeur se gare dans une station service et vous dit de vous bouger de descendre. Tout le monde comprends : les flics vous ont suivi. Vous risquez quoi ? Un contrôle d’identitée, une amende ? Pas grand-chose. Pourtant tu ressens cette oppresion commune à tous ceux qui se sont vus confrontés aux forces du désordre, et les longues secondes nécessaires à l’ouverture de la porte arrière du camion te mettent dans la peau d’un tzigane sous l’occupation. Car ces quelques secondes ne te coûtent qu’un contrôle d’identité ; car tu sais qu’ailleurs, autrement, ce petit détail - cette porte coincée - aurait pu te coûter infiniment plus.

10:14 AM
May 14th, 2011

Un air de flûte traversière traverse le squat. Au soleil, tu bois ton mauvais café, tu écoutes distraitement, quelques amis rigolent à côté de toi. Tu te sens infiniment bien.

10:14 AM
May 14th, 2011

Marcher des heures. Se coucher au soleil. Fumer un joint ou deux que vous vous faites passer d’un geste habitué. Ecouter de la musique. Parler tout le jour avec ceux que tu connais, que tu ne connais pas, que tu découvres, qui t’intriguent ou que tu apprécie déjà. Marcher encore. Se recoucher au soleil. Laisser le temps s’écouler sans même penser à regarder l’heure. 

10:13 AM
May 14th, 2011

“Désobéisance civile”, “protestations”, “actions”… avec à chaque fois la même précision : ayez conscience des risques de vous faire arrêter, frapper, enfermé “préventivement” pour deux jours. Ces réunions ou l’on coupe ses téléphones portables au cas ou certains seraient sur écoute te donnent l’impression d’être assis à la même table que Jean Moulin et ses compères, organisant une résistance d’un tout nouveau genre. Résistance à un opresseur qui ne vient plus du dehors, mais qui est déjà dedans. 

10:13 AM
May 14th, 2011

Des sourires d’inconnus. Un employé de musée qui te file des tickets gratuits quand tu lui dis ne pas pouvoir payer l’entrée. Des gens qui te prennent en stop. Le monde n’est pas aussi pourri qu’on le prétends - ou en tous cas, tu l’espères très fort. Un moment tu oublies ces sirènes de flics qui traversent la ville tout le jour.

10:13 AM
May 14th, 2011

Fumer dans le noir. Les visages qui s’allument à chaque taffe. Tu sais que tout à l’heure, tu devras comme prévu faire ton sac et repartir.

5:47 PM
April 30th, 2011

Circulation citadine : règles, obéissance, efficacité. Il restait pourtant un problème dans cette grande et belle gestion des flux circulatoires : je parle bien sûr de la circulation piétonne. Désorganisée, grouillante, inneficace et sans la moindre optimisation. Les écarts permanents pour éviter les personnes arrivant de face ; les petites scènes absurdes ou l’on tentait de s’esquiver à droite, à gauche, encore à droite… en même temps. Idiots, qu’on avait l’air. Le pire n’était pas cette petite danse maladroite ; le pire c’était l’autre, en face, l’obligation de s’arrêter et de le regarder dans les yeux une seconde. L’obligation aussi de voir ces gens, ces visages parfois laids, ces inconnus qui ne nous intéressent pas et que l’on voudrait pouvoir ignorer totalement. Croiser un regard inconnu. Être arraché de nos pensées pour être mis en face de l’étrange étranger, celui qui diffère trop, qui nous laisse entrevoir une vie qui n’a rien à voir avec la nôtre. Ca devenait insuportable.

On a tout arrangé. Aujourd’hui dans les rues plus de regards à croiser. Comme les voitures, comme les vélos, nous voilà qui marchons à droite de la route ; il faut la traverser pour rejoindre l’autre côté (sic) et aller dans l’autre sens. Ainsi plus personne en face, plus personne à voir, plus personne à regarder dans les yeux.

Enfin la ville sereine.

9:15 AM
April 8th, 2011

Je l’ai accompagné au cimetière. 
Elle parlait peu, en tous cas pas des choses sérieuses ; si on savait tous qu’elle s’éclipsait au moins une fois par semaine, à la pause de midi, on a mis longtemps à apprendre ou elle allait. Mais alors qu’il m’avait fallu des mois pour le réaliser, je n’eus besoin que d’une minute pour me sentir investie d’une mission de la plus haute importance. Je l’accompagnerais, je l’écouterais, je l’aiderais, naïves intentions samaritaines qu’on a facilement, à seize ans.

Et quand nous arrivâmes elle déposa la rose.
Orange. Bien étrange couleur pour une tombe.
Le soleil coulait sur nos visages moroses.

À l’époque déjà j’avais ressenti le besoin de décrire cette scène, quelques vers maladroits qui me permettent pourtant aujourd’hui de me la remémorer avec exactitude. Orange, oui, orange la rose. Son recueillement me bouleversait, et je réalisais bien que mes grandes intentions altruistes ne pouvaient être d’aucune utilité face à la tristesse.

Je décidai pourtant d’essayer de l’aider. De la faire parler. Un jour même je voulus la choquer.
“Tu sais, il faut accepter la mort, c’est naturel… “
Disait-elle à une autre amie qui venait de perdre sa grand-mère.
“C’est déplacé, comme remarque, pour quelqu’un qui va au cimetière tous les jeudi. “
Mes paroles eurent bien plus d’effet qu’escompté ; elle s’arrêta de marcher, les larmes lui montant instantanément aux yeux.
“Mais lui c’était pas normal… Il avait dix-sept ans… c’était pas normal. “

Pas normal, non. Pas normal de mourir à dix-sept ans d’une leucémie. Elle avait raison. 
Accepter la mort : hélas une nécessité. 
Accepter que quelqu’un qui n’a qu’à peine vécu doive disparaître avant même d’avoir 20 ans, accepter que les enfants victimes de cancer soient de plus en plus nombreux - 1 à 2% de plus chaque année, depuis trente ans - : une aberration. Je ne veux pas accepter cela. Y a-t-il quelqu’un à blâmer? Peut-être pas. Quelque chose à faire? Oui. Ces maladies ne sont pas qu’un coup du sort.

(cliquer ici)

1:21 AM
April 7th, 2011

Le brouillard allait en s’épaississant. Il ne restait plus rien de la végétation abondante qu’ils avaient pu voir auparavant ; tous les arbres étaient nus, et le vent agitait leurs brindilles comme autant de doigts faméliques. Les trois cavaliers encourageaient leurs montures de plus en plus réticentes à continuer à avancer ; ce fut Acvin qui le premier la laissa s’arrêter. 
“Qu’est-ce que tu fais ?”
Questionna Lum’ avec impatience.
“On doit traverser. “
Il secoua négativement la tête et descendit d’un bond.
“Je sais. Mais je ne peux pas le forcer. “
Il tapota l’encolure de son cheval avec sympathie, et commença à défaire les sangles de sa selle. Jama se rapprocha de lui, tentant la diplomatie bien qu’il soit visiblement trop tard pour le faire changer d’avis.
“Qu’est-ce que tu comptes faire ? Marcher ?
- Oui. “
Il ajouta d’un ton accusateur, sa queue de loup remuant vivement derrière lui.
“Et vous devriez en faire autant. Vos bêtes n’ont pas choisis de venir ici, qui êtes-vous pour les y forcer ?”
Les deux autres se regardèrent, gênés. Ils savaient bien qu’en tant que Loup, Acvin était bien plus sensible qu’eux aux sentiments des autres créatures… Lum’ soupira.
“Bon, très bien. De toutes façons, je crois qu’on ne pourrait pas les forcer à aller beaucoup plus loin. “
Jama la regarda, plutôt surpris qu’elle accepte, mais préféra faire de même plutôt que d’énerver Acvin une fois de plus. Ils libérérent les chevaux, qui repartirent aussitôt en arrière, les oreilles plaquées contre le crâne. Les trois jeunes gens continuèrent d’avancer.
“Je ne vois plus mes mains… “
Commenta calmement Jama après quelques minutes.
“Qu’est-ce qu’il y a vraiment ici ?”
Ajouta-t-il. À sa gauche, la voix d’Acvin lui répondit avec inquiétude.
“Je ne sais pas… c’est une zone dégénérée. Il peut y avoir tout et n’importe quoi. 
- Ah…
- Dans ma forêt, il y avait une zone ou les bêtes naissaient sans tête. Elles mourraient aussitôt. “
Jama tenta de regarder autour de lui, mais il aurait obtenu autant de résultats en essayant de voir à travers ses paupières fermés. Il tata sa ceinture pour vérifier que son arme était toujours en place.
“Comment ceux du relais ont dit que cette zone s’apellait…?
- Le Seuil. Ils l’appellent le Seuil.
- Ca ne veut rien dire… “
Un grognement sourd, très puissant, les interrompit. Le son venait de plus loin devant et se maintenait. Mais quel genre de bête pouvait gronder ainsi ? Acvin geint très faiblement.
“Je sais ou on est… “
Chuchota-t-il.


[suite à la prochaine note]